La pandémie du coronavirus ? Comment nous, pays européen « civilisé » pouvons être aussi démuni, du jour au lendemain avec un nom de maladie aussi barbare ? Que sont cette peur et ce climat si lourd qui s’insinue jour après jour, au grès des breaks news ? Au point de restreindre notre liberté, d’instaurer des couvre-feux ? Que signifie ce retour vers ce qui ressemble au Moyen âge ? Et ces messages répétés jour après jour « Restez chez vous » alors que d’autres pays, comme la Corée du Sud, voire l’Allemagne, sont parvenus à enrayer l’épidémie sans avoir à prendre de telles mesures ?

Comme tous mes confrères, psychanalystes, psychologues cliniciens, Je me suis posé la question quant à  l’attitude que nous devions avoir face à la pandémie du coronavirus. Faut-il fermer nos cabinets ? Alors que l’angoisse des patients n’avait jamais été aussi importante ? Devions nous développer les consultations en visioconférences, alors que nous savons que la thérapie exercée par ces moyens n’est pas aussi efficace ?

Après bien des hésitations, j’ai décidé, à la fois, de permettre aux patients qui le souhaitent, de poursuivre des consultations en visioconférence, et pour ceux qui veulent maintenir un lien réel en présence, la possibilité de venir en consultation, comme avant la pandémie, en prenant, bien entendu, toutes les précautions nécessaires.

La pandémie nous interroge sur notre rôle de psychanalyste, psychologue clinicien, etc, à propos de ce qui est une crise sanitaire « mondiale » et, comme les soignants en « blouse blanche », il est aussi nécessaire de nous demander ce que nous pouvons faire pour endiguer la souffrance de ce que ce « tsunami » nous inspire.

Par nature, la psychanalyse est « engagée » car elle est inscrite dans le mouvement social, et dans la civilisation. Nous savons tous que les psychopathologies sont dépendantes de notre environnement, familial tout d’abord, social, ensuite.

Le coronavirus est un symptôme d’une mal être

L’hôpital public alertait notre société depuis des mois, à travers ses personnels soignants, médecins, infirmiers, aides-soignants, etc. Avons nous relayé ces cris d’alarme alors que nous étions les premiers à en être les témoins ? N’avons nous pas été trop muets, absents,  face à la dérive économique que prenait notre système de soins, sous nos yeux ?  Nous avons pourtant été les premiers, psychanalystes de ville, à observer le manque de moyens sans cesse plus criant des institutions publiques comme les centres médico-phycologiques (CMPEA) ?

N’avons nous pas été trop absents des alertes sociales, des symptômes d’une société qui allait mal, alors que nous aurions dû être les premiers à les entendre ?

La psychanalyse était attaquée. Nous en avons tous souffert. Abrutis par ces attaques, nous en avons oublié que la réponse était dans notre pratique même, dans notre corpus théorique qui date d’une siècle au moins : la psychanalyse sera d’autant plus critiquée qu’elle interroge toujours le modèle civilisation. Aussi, la meilleure réponse n’aurait-elle pas été d’ouvrir notre « gueule » et d’oser dire au monde les souffrances que nous entendions, chacun, confiné dans notre cabinet ?

Une augmentation de l’angoisses …

Au bout de dix jours de confinement, on observe une augmentation de l’angoisse des patients, un climat de plus en plus lourd qui pèse sur leur amélioration psychologique, qui , parfois, réduit à néant des mois de travail thérapeutiques en commun. Et cela sans parler des soignants en « blouse blanche » qui sont dans les premières lignes.

Dans les circulaires gouvernementales permettant aux personnes de se déplacer, le motif de la « santé » est de plus en plus restreint. Les psychologues et psychanalystes sont purement et simplement oubliés. Or, face à la montée des angoisses de nos patients, voire des soignants qui s’occupent d’eux, notre intervention me paraît essentielle.

Que nous faut-il pour exprimer qu’il est essentiel que la régularité des soins psychothérapeutiques perdure ? Surtout dans la période que nous vivons. Au moment même où de nombreux patients, soit parce qu’ils auront été eux-mêmes atteints, soit parce qu’ils auront perdu un proche, auront besoin de nous ?

Du jour au lendemain, la pandémie nous a demandé d’accepter l’inflation des malades, puis des morts, puis l’accumulation de mesures, comme le confinement, dont nous ne mesurons pas forcément l’utilité, puis les querelles de spécialistes infectiologues ou virologues….

Vivre face au néant

La recherche de sens qu’implique notre travail nous impose d’apporter notre voix à ce débat, à donner du sens dans une période qui ne semble plus en avoir. Que nous ne devons pas être absents, ne pas fermer nos cabinets, ou du moins, devons proposer des alternatives à une époque déboussolée par la maladie. Car effectivement, une maladie inconnue, comme le coronavirus, fait perdre le nord.

Plus que jamais, il nous importe de « surcroire » comme disait Jacques Lacan, pour vaincre le mal, c’est à dire, le « mal à dire » qui nous environnait depuis des années, dans le monde du travail, ou chez ceux qui n’en avaient plus, chez ceux qui criaient leur désespoir sur les ronds-points de nos villes. Tout cela était parfaitement visible. Tout surprenant qu’il soit, le coronavirus n’est que le symptôme de tout cela.

Avec la force des témoignages que nous avons chaque jour, nous avons la responsabilité de dire la souffrance causée par des gens de pouvoir qui ont failli. Nous avons le devoir de penser le malheur du monde et de redonner du sens à chacun de nos patients. Il importe surtout de croire en nous, de penser que « la vie peut vaincre le néant » comme l’écrivait Jung à la fin de sa vie, et de porter haut notre voix, psychanalystes et partisans du désir de vivre, face au néant.