Tous les quinze jours, Julien se trouve une maladie. Un bouton sur la peau qui le persuade d’avoir le mélanome malin. Un jour se passe, puis deux, puis trois et Julien a de plus en plus d’angoisse en scrutant cette rougeur inquiétante sur son front. Ne dirait-on pas qu’elle change de couleur ? Elle s’épaissit. Elle te fait signe. Il n’y tient plus. Il va rendre visite à son médecin qui le rassure… Aux mots de son généraliste qui lui dit : « Détrompez vous, un mélanome ne ressemble pas du tout à cela. Et puis, il s’agirait d’une tâche que vous auriez depuis longtemps et qui tout à coup se modifie. Ce qui n’est pas du tout le cas ici. » Julien voudrait encore plus de certitudes : « Si vraiment vous le souhaitez, je peux vous donner l’adresse d’un confrère dermatologue, mais ce n’est même pas nécessaire… » En écoutant ces mots, Julien est l’homme le plus heureux de la terre. Le soulagement est là. Il croit son médecin sur parole : « bien sûr, je me suis fait un film ! Je suis vraiment trop nul » s’accuse t-il. Cette fois, il se promet de ne plus jamais céder à de telles angoisses !

 

Quelques semaines passent. Julien a mal au ventre. Une douleur bizarre, qu’il ne connaissait pas jusqu’à maintenant. Insistante, ça le tenaille. Elle ne le lâche plus. C’est le fantôme de ses angoisses. Julien résiste, encore. Son intestin est aussi un cerveau, se dit-il, comme un célèbre ouvrage vient de le démontrer. « Encore une fois, se dit-il encore, je n’ai rien. C’est mon esprit qui me joue des tours ». Mais tout ce temps où Julien essaie de se raisonner lui semble une éternité. L’anxiété n’en finit plus, l’empêche de dormir.

 

Il n’y a plus de solution, sauf celle d’appeler à nouveau son médecin, lequel n’en peut plus. On peut le comprendre : les généralistes en ont plus qu’assez de ces patients qui se croient toujours patraques et de tous leurs symptômes sempiternels. Qui plus est, des centaines de motifs justifient l’hypocondrie, que ce soient les allergies environnementales, des intolérances qu’on ne connaissait pas autrefois, comme celle au gluten, des dangers qui semblent plus ou moins invisibles ou pernicieux, comme ces personnes devenus hypersensibles aux ondes électromagnétiques. Comme si l’anxiété personnelle contenue dans un symptôme comme l’hypocondrie trouvait aussi sa résonance (et son résonnement) dans l’environnement collectif que nous respirons tous. Le malaise individuel rejoint ainsi le collectif. Ou c’est l’inverse, je te l’avais bien dit !

 

Il ne s’agit pas de malades « imaginaires » à la Molière. L’une des règles essentielles d’un soignant, psychanalyste ou non, est de croire son patient, même s’il s’agit d’un schizophrène qui entend des voix. Mais « croire » ne signifie pas que le thérapeute entend lui-même les voix que perçoit son malade. Cela signifie juste que le thérapeute sait qu’une autre perception du monde est possible et que la guérison commence par cette ouverture d’esprit là. Tout est dans cette attitude du thérapeute. Elle surpasse tout le reste, que l’on sait avant même d’avoir suivi des études, qui fait qu’avant même d’être un professionnel, psychanalyste ou autre, les personnes malades de leur être viennent vous parler, comme attirées par un aimant.

 

 

Une nouvelle fois, le médecin ausculte Julien en quelques gestes, puis, encore une fois, le rassure, encore : «  Il n’y a rien, rassure toi »… Ce genre de clients est tellement ingénieux qu’il sait souvent créer une relation particulière de complicité avec son médecin, jusqu’à le tutoyer. Ils se connaissent tous les deux parfaitement depuis longtemps : le médecin soignant qui a épousé sa vocation pour aider parfois jusqu’à l’impossible et le malade qui sait trouver le médecin qui l’aidera toujours. C’est ainsi que certains couples se forment. Mais un jour, le médecin, soit parce qu’il est au bord de la retraite, soit parce qu’il ne veut plus s’embêter avec ses maladies qui lui échappent essaie une sortie : « Peut-être devriez vous aller voir un psychologue… Parler de vos ennuis de santé vous soulagerait sans doutes. Pensez-y… Parler ?»

 

C’est ainsi que Julien s’est décidé à venir me voir.

 

  • Mon médecin en a eu marre. Il paraît qu’un psy serait plus efficace pour moi. Pourtant, je ne suis pas fou !

 

Après que je l’ai rassuré, Les vrais fous et les vrais pervers ne vont jamais voir, d’eux-mêmes, un psychanalyste. Julien a commencé par me parler de son activité professionnelle. Il est comptable dans une petite société où il n’y a qu’une dizaine d’employés. «  je suis très exigeant sur mon travail. Nadine, ma patronne en veut toujours plus. Je dépasse largement les 40 heures. Un boulot de dingue. Elle n’en finit pas de me demander des choses insensées. Toujours. Y compris du travail qui ne sert strictement à rien. Des bilans comptables analytiques qu’elle n’est même pas capable de comprendre. Récemment, elle m’a fait déménager… »

 

  • Elle vous a fait déménager votre bureau ?
  • Jusqu’à présent, j’étais dans un bureau assez tranquille, loin d’elle. Je pouvais plaisanter avec les autres employés, les commerciaux. Et puis, je ne sais ce qu’il lui a pris. Elle a voulu déménager mon poste de travail, tout près du sien. Je me retrouve dans une toute petite pièce, sans même une fenêtre et je travaille le visage contre le mur. J’étouffe…

 

Julien m’a raconté au cours des séances qu’il était fils unique et a vécu son enfance auprès d’une maman très vite handicapée par le diabète avec des complications de polynévrites, tandis que son père était plutôt absent, agriculteur, chasseur, pêcheur, jamais à la maison, n’accordait que peu de place à la scolarité de son unique fils : « Quand j’ai eu treize ans environ, ma mère ne quittait plus son fauteuil. Peut à peu, tous ses muscles sont devenus comme autant de poids ».

 

  • Quelle est d’après vous l’émotion la plus agréable ?
  • Vous en avez de ces questions…L’amour?

 

Julien dit qu’il est heureux en couple. Il ne semble rien y avoir à chercher d’urgent de ce côté là pour l’aider.

      

  • L’amour est plutôt un état d’esprit… Cherchez encore, l’émotion qui vous semble la plus agréable, dites ce qui vous vient à l’esprit…
  • Ça me fatigue… vos questions…
  • Que ressentez-vous ?
  • J’aimerais que vous me soulagiez de toutes mes difficultés.
  • Ah oui, l’émotion la plus agréable pour moi, en tout cas en vous écoutant, c’est le soulagement !

 

J’ai expliqué à Julien ce comportement pernicieux du cerveau « qui rend fou », c’est à dire qui tourne comme en roue libre, malgré soi. L’enfance fait que nous pouvons être sensibles à l’anxiété, aux peurs plus que d’autres. Notre psychisme peut travailler en roue libre. Peut-être aussi fou qu’un vélo perdu dans la descente de la montagne.

 

En plus de cet état anxieux, résultat de notre passé, du manque de sécurité et des failles de nos parents, notre cerveau en vient à fabriquer de la peur par lui même.

 

Cette mécanique est impitoyable de simplicité. Elle explique nombre de fonctionnements psychiques, en particulier, tout ceux qui sont liés à la dépendance, aux mécanismes de manque et de récompense. Comme le soulagement est une émotion très agréable, au bout d’un moment, notre cerveau non seulement s’y accommode, mais en redemande. Il a besoin de cette drogue et finit par comprendre, à notre insu, que c’est l’anxiété qui permet ensuite d’être soulagé.

 

Aussi, pouvons nous exagérer toute sorte de peur, dans le seul but pernicieux de pouvoir être soulagé ensuite. C’est l’histoire du fou qui se tape la tête à coup de marteau, dans le seul but d’être apaisé quand ça s’arrête. Les histoires de fous nous enseignent beaucoup sur nous-même.

 

Julien fabrique son anxiété, son hypocondrie dans le seul but d’être enfin soulagé. Mais la machine tourne en rond, en roue libre. Quand Julien le comprend, il sait qu’il ne peut se défaire de ce cercle vicieux qu’en affrontant, une bonne fois pour toutes, les douleurs de l’angoisse.

 

Cette explication mécanique du psychisme n’était pourtant pas suffisante pour aider Julien.

 

  • Comprenez-vous pourquoi je ne ferai jamais assez bien pour la responsable de ma boite ? Pourquoi elle m’en veut autant ? Ce que je fais ne sera jamais assez bien pour elle. Parfois, elle me dit que je fais tellement les choses de travers que j’ai le sentiment d’être fou.

 

  • Votre patronne s’est-elle déjà excusée auprès de vous ? Reconnaît-elle ses torts ? vous félicite t-elle ? Même rarement ?

 

Julien réfléchit un long moment. Quand on a ce sentiment si particulier d’être le fou de quelqu’un, on peut s’interroger légitimement sur le fait de savoir si ce n’est pas l’autre qui est malade. Tout en comprenant la douleur qu’il a vécue depuis toutes ces années où il travaille auprès de Nadine, ses yeux s’éclairent, comme s’ils venaient de découvrir quelque chose.

 

– Ah non ! Jamais je ne l’ai entendue s’excuser… Pourtant, qu’est ce qu’elle m’en fait voir !

 

  • Vous ne serez jamais assez bien pour elle, car ce n’est pas le but qu’elle recherche… Même si vous travailliez soixante heures par semaine, même si vous étiez le meilleur expert dans votre domaine, elle serait insatisfaite.
  • Mais pourquoi ?
  • C’est votre patronne qui est malade. Plus que vous. Elle ne cherche pas en vous la qualité de votre travail, qui chercherait le succès de son entreprise. Elle a surtout besoin d’un pouvoir sur vous. C’est cela qui lui donne du plaisir, plus que le chiffre d’affaires qu’elle réalise grâce à vous.

 

Un grand éclair, cette fois, a envahi ses yeux bleus. C’est comme s’il attendait depuis longtemps cette simple vérité qu’il soupçonnait et qu’on n’avait jamais osé lui dire : ce n’est pas moi qui est fou, mais ma patronne qui est malade. Comme si la peur avait déserté son visage.

 

Julien, fils unique, a vécu son enfance avec une maman handicapée et un père, qui pour fuir cette réalité, passait tous ses temps libres au jardin, à la pêche ou à la chasse. Aussi, Julien n’avait-il pas grand monde à qui parler, mis à part lui-même ou sa mère, clouée sur son fauteuil. Il a fini par se mettre à parler en lui-même, inventer ce qui pouvait lui arriver, imaginer la parole que personne ne lui donnait.

 

  • Ma mère était tellement malheureuse…
  • Est-ce une raison pour vous rendre malheureux vous aussi ?

Julien s’est rendu compte qu’il y avait quelques ressemblances entre la douleur de ce qu’il vivait dans sa profession et la situation de sa mère autrefois. Comme elle, il n’avait aucune fenêtre dans sa vie pour parvenir à vivre, comme elle, il se sentait handicapé de sa vie, cloué dans son poste.

 

La double peine est l’une des plus grandes douleurs du continent de la psychologie. La psychologie et tout ce qui rapporte, toutes les sciences et philosophies qui l’ont explorée, telle que la psychanalyse, ressemble à ce continent. Une nouvelle Amérique. Un lieu étrange car encore inconnu, où la pensée cartésienne n’a plus grande valeur, où les émotions peuvent se répéter des années après sans explication, un continent qui reste pour une large part à explorer, devant nous, impuissants de souffrance face au gouffre de l’angoisse psychique.

 

Julien souffre de la double peine. Non seulement il a une patronne qui le rend fou, alors que c’est elle la folle, mais, de plus, son histoire avec sa patronne ressemble furieusement à ses heures d’attente devant le fauteuil de sa mère à jamais immobilisée.

 

  • Je suis parti !
  • … ?
  • J’ai quitté ma boîte. J’ai démissionné. Comme par hasard, j’ai trouvé un autre boulot au moment même où je me suis décidé…

 

Ce n’est pas le hasard qui « fait bien les choses ». C’est en soi même que le hasard surgit. À ce moment là, le cerveau ne rend plus fou. À cet instant où nous percevons le sens de notre vie.