Croyez moi si vous voulez, mais, cette nuit, j’ai rêvé du Petit Prince. Comme vous le savez, les rêves sont un royaume pour les psychanalystes. Et comme vous le savez aussi sans doute, la plupart des rêves sont loufoques. Et plus ils sont farfelus, plus ils sont riches d’enseignement.

Mais je ne vais pas vous encombrer davantage avec mes théories professionnelles.

Bref, pas plus tard qu’hier soir, le Petit Prince est entré dans ma nuit. Hélas, il était bien moins gai que celui de Saint Exupéry. Ses couleurs pastel étaient toutes défraichies. Il avait l’air, disons le, un peu patraque, la mine des mauvais jours, pour tout dire, malade de la peste, et même son complice, le Renard avait disparu, fuyant la maladie de son ami.Je me suis dit avec tristesse que, par on se sait quelle catastrophe, le Petit Prince se retrouvait bien seul, cette fois ci.

Et il se lamentait dans son désert :- Pourquoi personne dans ma rue ? Je ne me souviens plus… Et cette mémoire qui me fait défaut… la musique, la peinture, les livres, mes amis perdus ? Où est parti ce que j’avais de plus beau ?

D’où on ne sait où, c’est alors que surgit un Vieux Roi. Un Roi guère à son avantage, un vieux monarque de livre poussiéreux, comme on n’en fait plus, même pas en Corée du Nord. Un mélange de vieux Charlemagne, de vieille Elizabeth d’Angleterre (Hé oui, le Roi était un peu transgenre sur les bords…), de Louis XI hypocondriaque et de Louis XIV sans perruque.

Le Petit Prince s’adressa alors au Roi :- Vous qui avez de l’expérience, mon Roi, pouvez-vous dire pourquoi le paysage est-il devenu si triste ? Pourquoi tout ce que j’aimais a disparu ? Pourquoi mes nuits et mes jours sont-ils saisis de panique et d’angoisse ?

Le Roi parut encore plus triste, plus las du poids de son histoire.

Tu sais, Petit Prince, nous nous sommes trompés. Nous avons cru, et nous avons fait croire, que l’évolution de l’humanité conduisait sans cesse à un monde meilleur en oubliant tout le reste…- Tout le reste ? Vieux Roi ?- Ce que nos ancêtres ont appris du ciel et des étoiles, du rêve et de l’imagination, de la nature et de son ivresse…

Sans ces aides précieuses, nous voilà empoisonnés par la peur, le mal le plus contagieux qui soit. Nous ne vivons plus que dans l’inquiétude. Alors, pour l’oublier, nous passons tout notre temps à imaginer des sortilèges dans d’innombrables nouvelles images d’artifice, qui se diffusent par autant de fenêtres magiques, tout cela afin de mieux cacher notre impuissance.

Et le Petit Prince d’imaginer : peut-on changer notre histoire ? Que notre monde ne soit plus un désert ? Mais un paradis rayonnant où sans plus aucune guerre, nous baignerions dans la joie des relations, les uns aux autres ?

Je suis si vieux, dit le Roi. Je peux bien te révéler le seul et vrai secret. Celui qui peut t’aider à ne pas commettre mes erreurs. Le Vieux Roi réfléchit, respira dans un souffle interminable. Il dit : « Ni toi, ni moi ne savon si la vie a un sens. Nous ne le saurons qu’à la fin. Mais, en attendant, chéris l’espoir que ta vie ait un sens, qu’elle puisse affronter le néant, gagner la bataille. »

Le Petit Prince vit soudain que le ciel de sa nuit avait grandi, que les étoiles scintillaient à nouveau et que son univers était à la mesure de son rêve. Puis, tout au loin, il entendit son ami le Renard. Une voix pressée de le retrouver…

Sa silhouette sauvage, une ombre fauve derrière les collines, imperceptiblement, avançait, baignée par l’aube d’été.